Aux côtés d’Adeline Hazan, présidente de l’UNICEF, d’Anne-Charlotte Rossi, présidente de la Fédération des conseils des parents d’éleves, de Lyes Louffok, militant pour les droits des enfants, de nombreux responsables associatifs, et d’experts qualifiés, je suis l’un des premiers signataires de cette tribune initiée par Francesca Pasquini, ancienne députée d’Europe Écologie Les Verts, pour la création d’une délégation aux droits de l’enfant dans chaque mairie.
Droits de l’enfant : « Nous proposons qu’à l’issue des élections de mars, chaque exécutif municipal crée une délégation » – Le Monde, lundi 12 janvier 2026.
Quatorze millions d’enfants vivent en France – près d’un habitant sur six. Ils respirent le même air pollué, subissent la même crise du logement, les mêmes canicules et les mêmes tensions sociales que les adultes. Pourtant, leur voix reste quasi absente là où se décide une grande partie de leur vie quotidienne : les mairies.
Dans la plupart des exécutifs municipaux, les droits des enfants sont dissous dans des délégations « éducation », « jeunesse » ou « affaires scolaires ». Utile, mais insuffisant : on continue à penser les enfants comme « des citoyens de demain » plutôt que comme des sujets de droit – droit à être protégés des violences, droit à un logement digne, droit à une alimentation saine, droit à une libre conscience, droit à jouer, à se soigner, à participer aux décisions qui les concernent, comme la Convention internationale des droits de l’enfant le rappelle. Cela autorise aussi une forme d’« adultisme » institutionnel : on décide pour eux, on parle à leur place, on pense la ville à hauteur de voiture plus qu’à hauteur d’enfant.
Or, les signaux d’alerte s’accumulent. Des scandales de violences sexuelles éclatent, entre autres, dans l’animation périscolaire, révélant des failles dans le recrutement, la formation et le suivi des encadrants. Des collectifs de parents et de professionnels dénoncent les violences dites « éducatives ordinaires », l’insécurité dans certains accueils, l’absence de réponses structurées. Des rapports publics rappellent la réalité des enfants à la rue, des familles coincées dans des logements indignes, des files d’attente interminables pour accéder à un pédopsychiatre. Dans le même temps, la pauvreté infantile progresse et les inégalités d’accès aux loisirs, au sport, à la culture, à l’espace public, à la nature s’aggravent.
A l’approche des élections municipales de mars 2026, les diagnostics convergent : la commune est un acteur éducatif à part entière. Mais un maillon manque encore : une délégation politique explicite aux droits des enfants dans chaque conseil municipal. Nous proposons une mesure simple, lisible et transpartisane : qu’à l’issue des élections de mars, chaque exécutif municipal crée une délégation aux droits des enfants. Sa mission : garantir que, dans toutes les politiques locales, les décisions soient relues à la lumière de la Convention internationale des droits de l’enfant. Elle pourrait être le moteur de plusieurs chantiers structurants.
Le premier serait de rompre les inégalités de naissance en considérant chaque enfant comme un administré à part entière. A cette fin, des diagnostics locaux associant écoles, associations, services sociaux et familles pourraient être effectués. Un suivi des situations de grande précarité devrait être mis en place, ainsi qu’une articulation avec les politiques de logement et de lutte contre la pauvreté.
Le deuxième viserait à de faire reculer les violences (sexuelles, physiques, psychologiques, intra-familiales, numériques, éducatives ordinaires, négligences, harcèlement), en coordonnant la prévention-formation systématique des professionnels et des élus au repérage et au traitement des violences, la transparence des recrutements en périscolaire, les protocoles clairs en cas de signalement, la traçabilité des suites et le soutien aux familles.
Le troisième s’appliquerait à donner du poids à la parole des enfants, en renforçant les conseils municipaux d’enfants et de jeunes – les réseaux d’éducation populaire montrent qu’ils peuvent devenir des espaces où les jeunes formulent des propositions concrètes pour leur cadre de vie (logement, mobilités, espaces publics, loisirs, climat, santé mentale).
Le quatrième aurait pour finalité de mettre la santé globale au coeur des villes et des villages – une délégation aux droits des enfants peut relier éducation dehors, rénovation des bâtiments scolaires (isolation, îlots de fraîcheur, végétalisation), qualité des repas (respect de la loi EGalim), accès aux acteurs et structures de santé de l’enfant et aux dispositifs de soutien psychologique.
Enfin, le cinquième serait de penser les villes et les villages à hauteur d’enfant – sécuriser les abords des écoles, développer les mobilités douces, redistribuer l’espace public au profit du jeu et des rencontres, soutenir des dispositifs comme la classe dehors et les « rues aux enfants », qui rendent concrète l’idée d’une ville respirable, d’une appropriation de l’espace par tous et toutes, et pas seulement par les voitures ou par les plus forts.
Rapport annuel communal
Une telle délégation offrirait un visage, une responsabilité politique clairement assignée. Les parents sauraient à qui s’adresser. Les associations, les collectifs de jeunes, les professionnels de l’enfance auraient un interlocuteur identifié pour porter des alertes et des propositions. Comme il existe déjà, dans de nombreuses communes, un rapport annuel sur l’égalité femmes-hommes ou sur le développement durable, elle pourrait piloter un rapport annuel sur les droits des enfants dans la commune, débattu au conseil municipal et partagé avec les familles.
En 2026, chaque liste candidate pourra promettre plus de sécurité, de nature, de sport, de culture. Nous proposons qu’elle réponde d’abord à une question simple : qui, dans votre futur exécutif municipal, portera explicitement la responsabilité politique des droits des enfants ?
Créer une délégation aux droits des enfants, c’est reconnaître que la commune se donne pour mandat de protéger, d’écouter et d’émanciper celles et ceux qui en sont le coeur le plus vulnérable et le plus décisif : les enfants. Créer une délégation aux droits des enfants dans chaque mairie, c’est faire un choix clair : celui de regarder les villes et les villages avec leurs yeux, d’orienter nos investissements, nos arbitrages, nos renoncements et nos priorités à leur hauteur.